La Cité de Dieu : Réflexions sur l’Amour et la Politique
20 janvier 2026 – conférence du P. Benoît Grière
Saint Augustin, la hiérarchie de l’amour et les deux cités
La chute de Rome en 410 fut pour les contemporains d’Augustin un séisme comparable aux grandes catastrophes géopolitiques modernes. La « ville éternelle », symbole de puissance, de stabilité et d’ordre du monde, était prise et pillée. Cet événement suscita une onde de choc durable, nourrissant l’idée que le
christianisme avait affaibli l’Empire. C’est dans ce contexte de crise, de débats passionnés et de remise en cause de la foi chrétienne que saint Augustin entreprend l’écriture de La Cité de Dieu.
Face aux accusations païennes – selon lesquelles le Dieu chrétien n’aurait pas protégé Rome et la morale évangélique rendrait l’État incapable de se défendre – Augustin développe une pensée d’une profondeur remarquable. Il ne nie pas le drame, mais il refuse de confondre l’histoire du salut avec la réussite politique ou militaire. Dieu, rappelle-t-il, n’a jamais promis l’intangibilité des réalités terrestres. Ce qu’il promet, c’est l’éternité.
Au cœur de cette réflexion se trouve une idée centrale : la distinction – et l’entrelacement – de deux cités. La cité des hommes est marquée par l’amour de soi poussé jusqu’au mépris de Dieu ; la cité de Dieu l’est à son tour par l’amour de Dieu poussé jusqu’au don de soi. Ces deux cités ne correspondent pas simplement à l’Église d’un côté et à l’État de l’autre. Elles sont mêlées dans l’histoire, et chaque être humain appartient, en tension, aux deux à la fois. Le chrétien est ainsi un « binational » : citoyen du monde et citoyen du ciel.
C’est dans ce cadre qu’Augustin développe sa célèbre hiérarchie de l’amour (ordo amoris). Aimer, pour lui, n’est pas mal en soi : tout dépend de l’ordre dans lequel on aime. Il est juste d’aimer sa famille, ses proches, sa communauté, sa patrie. Mais cet amour devient destructeur lorsqu’il se referme sur lui-même, lorsqu’il absolutise le pouvoir, la domination ou la gloire humaine. La cité des hommes se caractérise par la volonté de dominer ; la cité de Dieu, par le service mutuel dans la charité.
Cette hiérarchie de l’amour éclaire directement les débats contemporains. Aujourd’hui encore, on entend que la morale chrétienne serait incompatible avec la conduite de l’État, trop faible, trop naïve, incapable de répondre aux exigences du pouvoir et de la sécurité. Augustin répond déjà à cette objection :
l’Évangile n’est pas un manuel de stratégie politique, mais il est un critère de jugement moral. Il ne dicte pas des politiques publiques clés en main, mais il rappelle que toute action humaine doit être ordonnée à la justice et à la charité. La Cité de Dieu n’est donc pas un livre du passé. C’est une œuvre profondément
actuelle, qui invite chacun, croyant ou non, à réfléchir à ce qu’il aime, à la manière dont il aime, et à la cité qu’il contribue à bâtir par ses choix.
P. BUI Tien, aa.,
à partir de la conférence du P. Benoît Grière, aa.,
sur la Cité de Dieu, du 20 janvier 2026.
Topo de présentation
Quel est le sujet de «La Cité de Dieu» ?
« L’univers s’écroule », écrit saint Jérôme, depuis Bethléem, réagissant à la mise à sac de Rome par les troupes wisigothes d’Alaric. Pour la première fois depuis huit cents ans, la cité de l’empire sans limites est occupée par des troupes ennemies. C’est à partir de ce désastre qu’Augustin entreprend son vaste ouvrage, de plus de 1 000 pages en français, qu’il n’achève qu’en 426.
Alors que les païens mettent en cause la responsabilité du christianisme et l’abandon des dieux traditionnels, il leur répond que ces dieux ne sont pas efficaces ; que Rome a toujours connu des catastrophes, résume Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à Sorbonne Université. Augustin se distingue aussi des chrétiens qui, depuis Eusèbe de Césarée, développent une vision providentialiste de l’histoire, liant le règne de Dieu au destin de l’Empire romain, et professant que l’unification du monde méditerranéen sous la Pax Romana aurait été voulue par Dieu pour permettre la diffusion du christianisme.
Mais l’intention d’Augustin ne se réduit pas à tirer les leçons de cet événement. Dans la première grande partie de son ouvrage – les dix premiers livres –, il s’attache plus largement à réfuter le polythéisme romain, « utile, selon lui, ni à la vie dans ce monde, ni pour obtenir la vie éternelle », selon l’historien. Dans une deuxième grande partie, constituée de 12 livres, Augustin médite sur l’histoire de l’humanité du point de vue du salut, les quatre derniers livres portant sur l’au-delà et proposant une réflexion sur ce qu’est la paix céleste, l’enfer et la béatitude. C’est un véritable « manuel de christianisme », selon Jean-Marie Salamito.
Que désigne « la cité de Dieu » ?
Cette expression est tirée du psaume 86 – qui renvoie dans ce texte à la Jérusalem historique – puis réinterprétée par les Pères de l’Église, à une réalité invisible, la Jérusalem céleste. Si le titre fait référence uniquement à la cité de Dieu, Augustin médite aussi sur l’histoire de la cité des hommes ou de la cité terrestre. Il donne une définition des deux cités au livre XIV, chapitre 28 : la cité terrestre correspond à l’ensemble de tous les êtres humains qui, à travers l’histoire, depuis la chute d’Adam et Ève, ont préféré leur propre personne à Dieu ; la cité de Dieu correspond à ceux qui ont su aimer Dieu et le placer au-dessus de tout.
Ce sont deux genres d’êtres humains, qu’on a souvent tendance à distinguer de manière trop tranchée. Cependant, pour Augustin, « tout être humain naît dans la faute d’Adam, et est donc citoyen de la cité terrestre, mais par la grâce et la vie chrétienne, il devient aussi un citoyen de la cité de Dieu », explique Jean-Marie Salamito. « La cité terrestre est la matière première de la cité de Dieu », ajoute-t-il. La deuxième partie de l’œuvre est ainsi une histoire de la conversion de l’humanité. Elle raconte comment Dieu intervient dans l’histoire des hommes et rassemble ceux qui vont rejoindre la cité céleste.
Quelle est la pensée politique d’Augustin ?
Outre le thème essentiel de la conversion de l’humanité, La Cité de Dieu contient de nombreuses digressions sur d’autres thèmes, notamment politiques. Comment une cité peut durer ?, se demande par exemple Augustin dans le livre II – question qui est le problème principal de la philosophie politique antique, rappelle Jean-Marie Salamito. Augustin y énonce une critique de la religion romaine sous un angle sociopolitique, en montrant que les dieux romains sont coupables de ne pas avoir enseigné aux Romains une morale qui aurait garanti la pérennité de leur république.
Celle-ci a ainsi sombré dans les guerres civiles, au Ier siècle av. J.-C. Pour qu’une cité survive et connaisse une longue histoire, il faut qu’elle soit inspirée par le christianisme, grâce à une parole de l’Église qui cherche à inspirer un meilleur comportement aux citoyens. « L’évêque d’Hippone inaugure ainsi une tradition de pensée allant de Montesquieu à Hartmut Rosa, qui justifie l’utilité d’une inspiration religieuse pour la contribution de chaque citoyen à la vie collective », conclut l’historien.
Le second grand livre sur la politique – le livre XIX – a fait l’objet d’un contresens il y a près d’un siècle, devenu aujourd’hui un lieu commun, véhiculé par l’expression d’« augustinisme politique » forgée par Henri-Xavier Arquillière. Augustin soumettrait le pouvoir politique à l’autorité religieuse et ne respecterait pas le loyalisme politique que commande saint Paul (Rm 13, 1-2). Or, selon Jean-Marie Salamito, la problématique de La Cité de Dieu n’est pas celle du rapport entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, mais la place des chrétiens dans la société. L’erreur a été de croire ensuite que la cité terrestre renvoie à l’État et la cité céleste à l’Église-institution, alors que la première désigne l’ensemble des êtres humains tant qu’ils ne se sont pas convertis, et la seconde, l’Église du ciel.
Pourquoi lire cette œuvre aujourd’hui ?
La Cité de Dieu est un classique, non pas au sens « de pièces de musée, mais de repères utiles à toutes les générations », met en garde Jean-Marie Salamito. Chacun y est susceptible de trouver un thème qui l’intéresse, en parcourant la table des matières, grâce à l’extraordinaire diversité des sujets abordés. La Cité de Dieu nous rappelle en particulier le sens chrétien de l’histoire, d’autant plus en temps de troubles. « Bien sûr, la Jérusalem céleste est invisible, mais elle se construit progressivement dans l’histoire par un processus de conversion », appuie Jean-Marie Salamito, évoquant les chiffres de la progression du catholicisme dans le monde, publiés chaque année par le Vatican.
« L’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste »
« De fait, les deux cités sont mêlées et enchevêtrées l’une dans l’autre en ce siècle, jusqu’au jour où le Jugement dernier les séparera. Je vais donc, dans la mesure où la grâce divine m’y aidera, exposer ce que j’estime devoir dire sur leur origine, leur développement, la fin qui les attend. (…) Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste. L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le Seigneur. L’une demande sa gloire aux hommes ; pour l’autre, Dieu témoin de sa conscience est sa plus grande gloire. »
Extrait de La Cité de Dieu, XIV, 28